6 février 2021

Umouristique

  Le 26 septembre 1915 Jacques Vaché est couché dans un petit lit bien doux de l’hôpital de Nevers. La vieille, au front, en première ligne, il a été blessé par l’explosion d’un sac rempli de trente grenades… Le voilà avec de petits éclats dans la cuisse, le mollet et la cheville gauche. On lui retire tout ça sans l’endormir : « j’ai tenu jusqu’au dernier… où j’ai crié. Mais quelles souffrances ! Vraiment ceux qui se font couper la jambe en fumant une cigarette sont prodigieux. » 


Soulographe

 Le 11 février 1966 Emil Cioran dîne avec des Roumains soûlographes. Il boit la valeur d’une bouteille de Bordeaux et se retrouve avec l’impossibilité de contrôler son cerveau : « j’ai déconné pendant des heures. Que tout cela était stupide ! »
Le même jour naissait Dieudonné M' Bala M' Bala, qui finira humoriste.


13 octobre 2020

Inutile

Mai 68. Voyant quelques enragés manifester dans la rue Eugène Ionesco un peu ivre ouvre les fenêtres du Mercure de France et beugle un tonitruant: « Dans trois semaines, vous serez des notaires ! ». La rue lui répond avec un pavé qui brise l’une des vitres de l’auguste maison d’édition. Tout cela est raconté dans le Journal Inutile de Morand, qui est donc un peu drôle. Tenez par exemple on peut aussi y lire ceci le 29 juillet 1968 : « Slogan pour l’Odéon, en octobre : L’avenir de la jeunesse, c’est la vieillesse ».

7 mai 2020

Pendu

Le 25 septembre 1977, Philippe Jullian dandy notoire s'est pendu avec sa cravate au crochet d'une porte. À cinquante-sept ans, il se trouvait trop vieux.

6 mars 2020

Immobile

Le 27 mai 1918 vers sept heures du soir devant Vailly-sur-Aisne, une balle entre par l'épaule droite du lieutenant Bousquet, lui troue quatre fois les poumons puis la colonne vertébrale. On entend deux cris, l'un un peu sourd, celui du blessé, l’autre atroce : “ Quel malheur ! le lieutenant est tué ! " Pourtant, le lieutenant n'est pas tué, c'est son corps qui est tué ! Voilà une paraplégie, une immobilité légendaire ! Bousquet raconte tout cela – bien mieux que moi – dans une lettre adressée à Maurice Nadeau le 13 juillet 1945. Dans cette même lettre, il évoque également ses relations avec le gratin surréaliste : Éluard, Breton, Tanguy, Max Ernst… Ce même Max Ernst qui, drôle d'ironie, était lui aussi sur le champ de bataille de Vailly-sur-Aisne, de l'autre côté... du côté allemand : « Mes soldats ont voulu me sauver. J’ai inutilement exigé qu’ils me laissent sur place, qu’ils me laissent à ma commençante agonie. Ils m’ont arraché malgré moi au champ de bataille… Eh bien, Nadeau, écoutez-moi avec attention. Mes soldats m’ont emporté au milieu des coups de feu. Max Ernst allait passer. Max passait. Max Ernst, lieutenant d’artillerie dans l’armée allemande, mais accompagnant un bataillon d’assaut, sortait de Vailly, que j’avais reçu l’ordre de reprendre, avec les vagues victorieuses… »

5 mars 2020

Tchekhovien

En mars 1894 Anton Tchekhov est en villégiature à Yalta et même s’ il mange des petits pâtés au piment et des côtes d'agneau au gruau chez la directrice du lycée de jeunes filles, il s'ennuie solidement. Il faut dire qu'il n'a pas vu ses deux teckels Brome et Quinine depuis plus d'un mois et que pour lui le printemps du sud ne vaut pas celui du nord :« chez nous la nature est plus triste, plus lyrique, plus levitanesque » (j'ai des doutes). Malgré tout cela les choses et le temps cheminent tout de même cahin-caha, il vend sa pelisse en renard vingt roubles (elle en valait pourtant soixante !), les groseilles ne sont pas encore mûres, mais il fait bon, le ciel est clair et les bourgeons des arbres commencent à éclater tandis que la mer à des airs d'été. Le 27 mars il écrit une lettre merveilleuse à Lydia Mizinova, le ton n'est pas très macroniste, jugez pas vous-même : « … Je suis d'avis que sans oisiveté le vrai bonheur est impossible. Mon idéal : être oisif et aimer une fille plantureuse. La volupté suprême, pour moi : marcher ou rester assis, mais ne rien faire ; mon occupation préférée : collectionner ce qui ne se fait pas (des petites feuilles, des brins de paille et ainsi de suite)…»

22 février 2020

Inclusif

Chères amies et chers amis sachant qu'au grand jamais je ne scribouillerai en écriture inclusive, il me faut donc pour être un tantinet au goût du jour utiliser moult doubles flexions et autres mots épicènes ce qui je dois bien le dire me fatigue assez (notamment les doubles flexions). À ce titre si les femmes pouvaient définitivement prendre tous les pouvoirs ce serait quand même plus simple.

27 janvier 2020

Caramélisé

« Plus on a envie de se suicider, plus on aime le flan au caramel » (Clemih Olh, Sonica mon lapin )

9 janvier 2020

Béat

La peur la plus sérieuse d'Emil Cioran ?  Devenir un saint !

29 décembre 2019

Botaniste

Le cacaoyer planté dans un pot esthétique et fonctionnel aura tout du clown tropical contraint. C’est pourquoi l’esthète qui sommeille en nous devra éviter ce type de fomentations improbables. Dans nos contrées tempérées contentons-nous de modestes fougères, laissons les vivre en plein air, en bord de sous-bois, sans ostentation et supportant sans peine la longanimité de nos regards. Quant aux arbres exotiques, cacaoyers et autres calebassiers, sachons les apprécier chez eux et sur place, un daïquiri dans la main gauche et un havane au coin du bec.

22 décembre 2019

Velléitaire

Amis oblomoviens n’entamons pas une lutte fatigante contre la « start-up nation », laissons là simplement se déliter jusqu’à sa propre disparition, cela me semble une plus que parfaite non-initiative.

17 décembre 2019

Moyen-Oriental

Les comploteurs s’asticotent à l’ombre des tilleuls, 
le cheikh suçote un sérieux narguilé avec un drôle d’air cauteleux, 
au loin deux dromadaires blatèrent, 
le Colonel Lawrence a encore laissé traîner sa djellaba.

14 décembre 2019

Ionescien

Sa fille travaillant fort mal au lycée Eugène Ionesco prit l'idée d'écrire l'une de ses dissertations. Résultat un beau quatre sur vingt et cette appréciation du professeur : « puéril ».

11 décembre 2019

Douché

Pour être désenchanté, il faut avoir été enchanté. Alors, ne me regardez pas avec ce petit air pincé, je les ai eus mes moments sautillants !

6 décembre 2019

Magnifique

Mon vélo dissimulé, 
Pneus crevés, dans un fossé, 
Je vais à pied sur la route 
De mon enfance, coupée 
Par des arbres abattus. 

 (Henri Thomas, Joueur surpris)

Unicellulaire

Vous allez rire ou pleurer, mais il faut que vous sachiez que mes journées ressemblent de plus en plus aux journées d'un poulpe ou d'une méduse. Pire en mieux, j'ai la tenace certitude que mes journées ressemblent aux journées d'une amibe. Bref, je suis plein d'un irrépressible entrain unicellulaire.

28 novembre 2019

Tarabiscoté

Arno Schmidt vivait dans une maison entourée de grillages et de barbelés dont il ne sortait pour ainsi dire jamais. Un drôle de croquignolet qui ne pouvait manger que seul avec lui-même et travaillait jour et nuit tout en multipliant les attaques cardiaques comme d’autres multiplient les petits pains. Résultat une prose tarabiscotée, des mots valises, des lexies inusitées, un Joyce en pire… Il suffit de lire trois pages de Scènes de la vie d’un faune pour s’en convaincre : ce type était ailleurs, mais où ?

14 novembre 2019

Fichu

« Aussitôt l’enfant né, on le lavera avec soin, puis après lui avoir donné le temps de se remettre de ses premières impressions, on le fustigera vigoureusement en lui répétant : “N’écris pas ! N’écris pas ! Ne sois pas écrivain !” Si, en dépit d’une pareille correction, le dit enfant manifeste une inclination pour la littérature, on essaiera alors la douceur. Et si la douceur ne donne pas non plus de résultat, abandonnez donc l’enfant à sa destinée et inscrivez “fichu”. Le prurit littéraire est incurable. » (Anton Tchekhov, Règles du jeu à l'usage des écrivains novices)

18 octobre 2019

Colérique

Le 7 août 1965, Emil Cioran est victime d'une crise de colère dans le hall de la gare d'Austerlitz. Une employée insolente est responsable de cet emportement que l'on imagine sans peine un peu trop voyant. L'ami Emil en sera malade toute la matinée. Dans l'après-midi, l'accalmie venant il remarquera « que la vie est intolérable dans un pays où tout le monde est aussi irascible que lui [moi] ». Dans les extraordinaires Pensées de Joubert parues 115 ans plus tôt, en 1850, on peut lire ceci : « Il y a dans la colère et la douleur, une détente qu'il faut savoir saisir et presser ».

24 septembre 2019

Généalogique

Mon grand-père paternel avait 21 ans lorsqu'en 1940 lors de la finalement si peu drôle de guerre il fut fait prisonnier et envoyé en Allemagne dans un Stalag saumâtre situé non loin de la frontière hollandaise (Stalag VI-B à Versen). C'est là qu'il contracta la tuberculose qui allait le tuer 25 ans plus tard, en 1965 un an avant ma naissance. Je n'ai donc pas connu ce grand-père et aujourd'hui je dois bien constater, non sans un grand pincement ontologique, que je suis bien plus vieux qu'il ne l'aura jamais été. Si je vous ennuie avec tout ça, c'est parce que j'ai depuis peu en ma possession une belle et unique photographie où ce grand-père apparaît en tenue militaire. Il tient un livre dans la main droite et sourit avec cet air doux et un peu narquois assez caractéristique de la famille. La ressemblance est frappante, mais quelque chose achoppe, le doute demeure, et si ce beau jeune homme n'était pas mon grand-père ? Selon le registre des prisonniers de guerre disponible sur le site Gallica, mon grand-père était Caporal or, le soldat photographié ne semble pas plus gradé que ça. Serais-je dans l'erreur ? Aurais-je affaire à un illustre inconnu, un lointain cousin ? La seule chose dont je suis certain, c'est qu'en regardant cette photographie, je regarde un spectre : « La Photoportrait est un champ clos de forces. Quatre imaginaires s’y croisent, s’y affrontent, s’y déforment. Devant l’objectif, je suis à la fois celui que je me crois, celui que je voudrais qu’on me croie, celui que le photographe me croit, et celui dont il se sert pour exhiber son art. Autrement dit, action bizarre : je ne cesse de m’imiter, et c’est pour cela que chaque fois que je me fais (que je me laisse) photographier, je suis immanquablement frôlé par une sensation d’inauthenticité, parfois d’imposture (comme peuvent en donner certains cauchemars). Imaginairement, la Photographie (celle dont j’ai l’intention) représente ce moment très subtil où, à vrai dire, je ne suis ni un sujet ni un objet, mais plutôt un sujet qui se sent devenir objet je vis alors une micro-expérience de la mort (de la parenthèse) je deviens vraiment spectre. » (Roland Barthes, La Chambre Claire).