26 novembre 2025

Snob

 — Le bovarysme est-il une forme de snobisme, ou est-ce l’inverse ?

— Il ne faut pas les opposer, c’est une question d’échelle. Le bovarysme est plus vaste que le snobisme ; on pourrait même dire qu’il l’englobe, comme il englobe toutes les formes d’illusions sur soi-même.

— Le snobisme est donc une sous-catégorie du bovarysme ?

— Disons que c’est plutôt un symptôme du bovarysme. Emma Bovary pense que si elle accède à la haute société – le bal de la Vaubyessard –, elle guérira de son ennui. C’est une erreur de diagnostic. Le vrai snob, ce que n’est pas Emma, fleurit sur une sorte de bovarysme ; mais il ne fait pas d’erreur de diagnostic, il est toujours en pleine conscience de la facilité et des difficultés de ses buts à atteindre.

— Oui, il se contente d’épater la galerie, alors que le bovaryste est un rêveur tragique qui finit par croire à son propre mensonge, jusqu’à en mourir. Bref, il n’y a pas de snobs tragiques.

— Tu as raison. Le snob est un bovaryste triomphant qui a réussi à s’objectiver. Il ne souffre pas de l’écart avec le réel, il le comble par l’artifice. Le bovaryste est, lui, un illusionné qui se heurte à un réel qui ne plie pas.

— Le snob est donc un « cas particulier ».

— Oui, un « cas particulier » et un symptôme.

— Ou une version sociale du bovarysme.

— C’est là où les choses se compliquent encore plus. Le bovarysme s’applique à tout, tandis que le snobisme semble se réduire à l’unique champ social. Ce n’est pas entièrement vrai, et ça nous embarque dans des questions qui pourraient durer des heures. Le snobisme est aussi une posture, dans le sens de pose, existentielle, et une maladie du désir.


(Plus tard)


— Pour en revenir à la discussion que nous avons eue tout à l’heure, un autodidacte ne risque-t-il pas de tomber dans le snobisme plus facilement ?

— Pas nécessairement, le risque principal de l’autodidacte, c’est de faire de la surcompensation, d’étaler son savoir ou d’utiliser des références obscures pour mieux bluffer l’assistance. Il s’agit davantage d’un syndrome, celui de l’imposteur, que de snobisme pur et simple.

— Oui, c’est vrai. D’autre part, l’autodidacte est un solitaire qui n’a pas de caste à défendre, et par conséquent pas de codes d’exclusion à respecter. De surcroît, un autodidacte atteint de snobisme est très aisément repérable. On le perçoit immédiatement prétentieux ou arrogant.

— En fait, le plus grand risque de l’autodidacte, c’est surtout l’isolement intellectuel.

— Ça et une sorte de repli un peu dandy qui me semble l’exact opposé du snobisme.

— Tu as raison. Le snob veut entrer dans le monde, le dandy veut en sortir. Le problème, c’est qu’à force de fuir la « bêtise mondaine », il finit par cultiver ses propres erreurs en serre chaude. Le drame de l'autodidacte qui se coupe du monde, c'est qu'il devient le seul juge de sa propre intelligence. Il n'a plus de contradicteurs, seulement ses propres échos. Et avoir raison tout seul, c'est souvent la première étape vers la folie douce. Voilà pourquoi l’autodidacte ne doit pas confondre l'autonomie avec l'autarcie. Pour que sa pensée vive, il faut qu'elle risque d'être contredite, voire ridiculisée. S'il s'enferme dans sa tour d'ivoire par peur d'être snob, il ne produira rien d'autre que du silence.

— Ton tableau est un peu noir.

— Un peu. L'autodidacte transformé en dandy se sauvera en étant une œuvre d’art vivante.

— Et le snobisme comme vertu, ça peut être pas mal. Je ressens le repli comme un snobisme ultime ?

— Oui, car le snob ultime est forcé de s’inventer un monde intérieur d’une telle richesse qu'il en devient, de facto, une œuvre d’art. Non, parce que c'est aussi une prison de verre.

— Si l’exercice de la vertu doit se faire sans contrepartie, elle va y perdre toute substance.

— Il y a certainement des snobs aux actes vertueux, mais le snobisme est par nature incompatible avec la pureté et la vertu. Le snob vertueux instrumentalise la vertu comme un signe de distinction sociale, ce qui en corrompt la nature même. Ou alors ton snob ultime n'est pas un snob mais un dandy ultime, un isolé. Bref, Robert de Montesquiou n'était pas Jacques d'Adelswärd-Fersen.

— Tout cela me dépasse, je voulais juste exprimer l’idée que le snobisme n’est pas forcément synonyme de crétinerie. Et puis cela me fait penser qu’on est sûrement snob malgré soi, alors qu’on choisit forcément d’être dandy.

— Le snobisme comme vertu n'existe que par une autonomie si radicale qu'elle cesse de chercher la validation de la société et ce n'est plus du snobisme, c'est autre chose. Bon, il est vrai que tout cela manque cruellement de sautillement. Changeons de sujet. Tiens, abordons la question du kitsch. En changeant de camp, le kitsch est-il devenu Camp ?

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