25 octobre 2026

Du Camp

 Quelques notes sur Le Style Camp de Susan Sontag

« Campe-toi sur un pied. Mets la main au côté. Fais les yeux furibonds. Marche un peu en roi de théâtre. Voilà qui est bien. Suis-moi. » – Molière, Les Fourberies de Scapin.

1. Pour Émile Littré, « se camper », c’est très familièrement, se placer, s’installer, se tenir, prendre une posture. « Bien se camper ».

2. Le Camp est attirant et irritant, il éclaire nos affinités intérieures et c’est bien pourquoi il faut tourner autour.

3. Le style ou le contenu ? Le Camp choisit toujours le style (par sensibilité et par goût du non-engagement et de l’irresponsabilité politique). Sur le site Babelio, antre des institutrices dépressives, nous pouvons lire cet avis définitif sur le livre de Sontag : « "Le style Camp est apolitique" (suivi de trois smileys). Aucune surprise de la part d'une meuf qui se dit ne pas être féministe mais ne pas être anti-féministe non plus parce que, tu comprends, c'est tellement bien d'avoir le cul entre deux chaises. » Non franchement, remboursez mes 7 €.

4. L’utilisation rigoureuse de la posture que l’on rencontre chez Baudelaire ou Debord est certainement l’une des pratiques les plus politiques qui soient. La posture du Camp authentique est, quant à elle, la continuation même de sa sensibilité entre guillemets. Allez être politique entre guillemets !

5. « Les objets "camps" portent en eux une certaine tranquillité – une naïveté plutôt, comme dans un décor de pastorale. »

6. Il faut distinguer le Camp naïf du Camp conscient, ce dernier restant presque toujours inférieur.

7. Aux lisières du Camp naïf et du Camp conscient, aux lisières du Camp et du dandysme, il y a Oscar Wilde. Ombre tutélaire, c'est une « figure de transition » : le dandysme est sa coquille, le Camp est son âme.

8. Le Camp est épicène parce qu’à l’inverse de la vie et de la nature, le style et l’artifice sont épicènes. Il n’est pas dans le non-genre non plus, il est dans l’androgynie, ce qui est tout de même beaucoup plus amusant (malgré tout, nous ne sommes pas là pour nous ennuyer).

9. L’élément essentiel du Camp est le sérieux, un sérieux qui n’atteint pas son but.

10. La grande culture est assise solidement sur la morale ; l’avant-garde tire sa tension du conflit entre la morale et l’harmonie ; le Camp, lui, danse d’un pied léger autour des questions esthétiques.

11. Greta Garbo, Richard Strauss, King Kong ou le général de Gaulle sont camp. Ce qui importe, ce n’est pas ce qu’ils énoncent, c’est ce qui excède de leur personnage.

12. Le Camp n’est ni beau ni laid, il crée un troisième critère : l’artifice.

14. Si l’expérience homosexuelle a historiquement engendré le Camp, il dépasse cette condition, car il était une nécessité esthétique que l’époque aurait de toute façon inventée (voilà une thèse qui aujourd’hui ne passe certainement plus la rampe dans certains cénacles ; nous la tamponnons néanmoins allègrement).

15. 58 notes intelligentes, légères et profondes pour aboutir à ce constat : « It’s good because it’s awful. » Que demander de plus ?

16. Pour Émile Littré, décamper, c’est lever le camp et, par extension, se retirer précipitamment : « Je n’y devais rien que le bonsoir à mon hôtesse, et puis je n’avais qu’à décamper avec mon paquet. » – Marivaux, Le Paysan parvenu.

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